L’heure du thé avec Mathilde

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Conteuse intarissable, Mathilde mêle les accents de la Corse et de la Provence au langage singulier de la nature.

Un après-midi de printemps, dans un lotissement au sud de Bastia, Mathilde nous reçoit dans sa maison jonchée en haut d’un jardin aux herbes folles. A l’intérieur, le thé, le café, les biscuits et un panier rempli de chocolats nous attendent, disposés sur les napperons des grandes occasions. L’accueil est chaleureux et l’après-midi s’annonce riche en causette.

Avant même d’avoir le temps de poser des questions, Mathilde nous parle des animaux. Elle sait que le sujet nous intéresse et n’a nul besoin de se faire prier pour évoquer sa passion, qu’elle qualifie, non sans humour, de névrose. « Les animaux passent dans votre vie, vous apportent de la joie puis disparaissent, laissant un vide douloureux » explique-t-elle. Freud l’a écrit, « nous ne sommes jamais aussi mal protégés contre la souffrance que lorsque nous aimons. » Et Mathilde aime énormément. Jamais, explique-t-elle pour bien se faire comprendre, elle n’aurait pu exercer un métier en lien avec le monde animal, par peur d’être confrontée à trop de douleur. Elle évite aussi de lire des histoires ou de regarder des films mettant en scène des bêtes. Elle tient par exemple depuis toujours à distance Belle et Sébastien. On lui fait remarquer que l’histoire finit bien. « Oui mais je n’ai pas envie de passer par toutes ces émotions et ces moments difficiles, la vie est déjà bien assez dure comme ça ». La réplique est sans appel.

Comme pour adoucir cette existence à fleur de peau, Mathilde a développé un sens aigu de la fantaisie, un imaginaire riche et une grande curiosité intellectuelle … De sa vie, on ne parvient à glaner que quelques éléments biographiques. Née en 1942 en Provence, Mathilde a été un temps mariée, elle n’a jamais eu d’enfant et a exercé le métier d’assistante sociale dans le milieu scolaire. Pour le reste, mieux vaut se laisser porter par les innombrables récits de celle qui a croisé sur sa route des peintres, des poètes, des anarchistes, d’éminents chercheurs ou bien encore une comtesse déchue au destin tragique. A l’écouter, on se dit que Mathilde a sans doute hérité de ses origines corses, terre de mythes et de légendes, d’un goût prononcé pour le romanesque. Pour notre plus grand bonheur.

L’Île de Beauté, d’où son originaire ses deux parents, occupent une place incontournable dans la vie et dans les souvenirs de notre conteuse. C’est là qu’elle s’est installée en 1973, pour ne plus jamais en repartir. Dans l’intimité d’une société insulaire, où tout le monde se connaît ou presque, Mathilde est vite devenue « la dame aux animaux ». Celle à qui l’on confiait volontiers une bête abandonnée, au risque de voir la maison d’accueil déborder de pensionnaires. Une maison de quartier transformée en refuge : certains ont pu trouver la démarche loufoque. Mathilde sait que sa vie dévouée aux animaux n’a pas toujours été comprise de tous. Mais à 77 ans, elle a cessé depuis longtemps de se soucier d’être jugée. « Ce n’est pas très important, dit-elle. J’ai plutôt tendance à plaindre ceux qui ne comprennent pas du tout les animaux, ils passent à côté d’une partie de la vie, il leur manque quelque chose. »

 » Puis le ton se fait moins léger. Le regard de Mathilde se voile et un nouveau souvenir jaillit. Celui d’un arbre « magnifique et plein de vie » « 

Ce quelque chose, Mathilde semble elle l’avoir toujours eu. Elle se remémore volontiers sa maison d’enfance, à Draguignan, dans le Var. Une bâtisse « typiquement provençale, entourée de vigne, d’un petit ruisseau et d’un Magnolia géant. » Enfant, pour fuir les conversations « ennuyeuses » de sa famille, elle se réfugiait avec sa sœur cadette dans le jardin où les lapins, les oies, les chiens et les poules devenaient leurs camarades de jeux. « Ils se pliaient de bon cœur à nos inventions d’enfant souvient Mathilde. Nos poules par exemple, étaient les élèves, un peu turbulentes, de notre pensionnat imaginaire. Mais on savait diriger tout ce petit monde, ma sœur en tant que parent d’élève et moi en tant que directrice de l’école. »

De cette jeunesse passée à la campagne, Mathilde a gardé bien plus qu’une grande sensibilité à la nature. Elle a développé une aptitude peu commune. Simplement et avec conviction, elle affirme comprendre le langage des animaux et des plantes. Un langage que l’on pourrait comparer à une sorte de télépathie, audible à qui veut bien y prêter attention. Mais vouloir soi-même parler cette langue étrangère demande tout de même un peu de pratique. Mathilde en a fait l’expérience et elle en rit encore. Un beau jour, charmée par le chant d’un merle, elle a voulu reproduire en sifflotant les gazouillis de l’oiseau. Ce dernier, peu indulgent, n’a pas hésité à houspiller vertement l’effronté qui se permettait d’imiter si maladroitement son ramage. Une autre fois, c’est un couple de rats que Mathilde a surpris en train de discuter de son avenir. Alors qu’ils sortaient de terre, au fond du jardin, les deux rongeurs ont analysé calmement la situation pour finalement prendre la décision de trouver logis ailleurs, jugeant l’endroit, habité par des chats et des chiens, bien trop dangereux pour eux. Faut-il encore douter de la sagesse des rats ?

Puis le ton se fait moins léger. Le regard de Mathilde se voile et un nouveau souvenir jaillit. Celui d’un arbre « magnifique et plein de vie », abritant toutes sortes d’insectes, de papillons et d’oiseaux, qui se dressaient au milieu du jardin de la maison d’enfance de Mathilde. Il a été le témoin de mille et une histoires sous son ombre bienfaisante, jusqu’au jour où la grand-mère de Mathilde « a signé son arrêt de mort ». Usant de son autorité, l’aïeule décida qu’il fallait abattre l’arbre, car il empêchait un pied de vigne de se développer. « Quand j’ai appris ça j’étais terrassée raconte Mathilde, encore émue par ce souvenir. Aux premiers coups de hache qu’on a donné à l’arbre, je l’ai vu pleurer. « On me tue ! » disait-il. »  Un silence s’installe. Puis Mathilde reprend le cours de ses histoires. Mais la théière est vide et il ne reste plus que les miettes des gâteaux. Il est temps de partir, des images plein la tête, espérant pouvoir revenir pour un après-midi pas comme les autres, chez Mathilde.

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