Arnauld Miguet

« Avril et Jeudi m’ont accompagné tout au long de cet exil wuhanais »

Arnauld Miguet, correspondant de France Télévisions en Chine, est le seul journaliste étranger, avec le caméraman Gaël Caron, à avoir couvert de l’intérieur l’intégralité du confinement à Wuhan, berceau de l’épidémie de Covid-19. L’équipe a toutefois été renforcée par deux recrues… à poils : un chat et un chien errants.

ZooHey! : Dans Wuhan confinée, votre route va croiser celle d’une jeune chatte des rues. Pouvez-vous nous raconter cette rencontre ?

Arnaud Miguet : C’était courant février 2020. Gaël et moi étions à Wuhan depuis trois semaines. Nous étions arrivés le 22 janvier pour tourner un reportage sur le marché Huanan, le premier foyer connu de contamination. À l’origine, nous ne devions rester que quelques jours, mais suite au placement en quarantaine de la ville, nous avions choisi de rester pour témoigner. Ce jeudi 13 février, veille de durcissement du confinement, une petite chatte noire et blanche s’est approchée de moi. Il faisait extrêmement froid, alors je suis allé lui chercher à manger. Je lui ai apporté du lait. Ce n’était pas la première fois que je l’apercevais, elle se baladait souvent dans les jardins de l’hôtel. Je m’étais dit qu’elle devait y vivre. Ce ne serait pas non plus le seul animal livré à lui-même que nous verrions dans les parages. Très vite, nous avons observé des chiens, puis des hordes de chiens, errer aux abords de l’établissement.


ZooHey! : Avez-vous constaté beaucoup d’abandons en raison de l’épidémie ?

Arnaud Miguet : Oui. Par peur de la contamination, beaucoup de maîtres ont préféré se débarrasser de leurs compagnons, et ce dès que la rumeur a couru que les animaux pouvaient être porteurs du virus. J’avais ainsi vu des images terrifiantes de chats et de chiens balancés depuis les fenêtres des immeubles. Il y a donc eu des abandons, mais pas seulement. Certains animaux domestiques se sont retrouvés prisonniers des appartements, tout simplement parce que leurs propriétaires n’ont pas eu le temps de revenir avant la mise sous cloche de la ville. Nous avons été témoins de scènes terribles : une petite chatte coincée dans un magasin fermé à double tour, des hurlements qui s’échappaient d’un hôtel pour animaux laissé à l’abandon… Heureusement, il y a aussi eu de belles histoires de sauvetage, comme celle de cette femme qui a monté un chenil. Quant à Gaël et moi, nous n’avons pas eu peur de la contamination par les animaux, mais peut-être aurions-nous dû. Après tout, on ne savait encore rien de ce virus.

J’ai vu des images terrifiantes de chats et de chiens balancés depuis les fenêtres des immeubles.

ZooHey! : Avec la petite chatte, vous êtes vite devenus inséparables…

Arnaud Miguet : Nous ne nous sommes plus quittés. Dès que je sortais de l’hôtel, elle surgissait des buissons. Quand on préparait des directs, elle nous tenait compagnie, jouait avec les fils de la caméra, la lumière… Elle voulait tout le temps me grimper dessus. Un jour, d’ailleurs, alors que j’étais en position, elle a sauté sur mon dos et s’est lovée sur mes épaules. Je ne l’avais pas vue venir, j’ai juste senti quelque chose, et puis Gaël s’est mis à rire. Toutes les nuits, après le JT de 20 heures – 3 heures du matin en Chine –, elle venait se balader avec moi, ravie de s’aventurer au-delà de son périmètre habituel. On partait ainsi tous les deux déambuler dans les rues vides, silencieuses et noires de Wuhan. À cette période, c’était une ville fantôme : la circulation était proscrite, et les habitants avaient l’interdiction formelle de sortir, de jour comme de nuit. Je ne les voyais qu’à travers les vitres de leur appartement.

ZooHey! : Très vite, vous allez poster, sur Twitter, des nouvelles du #chat de #wuhan qui, de fait, va devenir une petite star. Comment expliquez-vous cet engouement ?

Arnaud Miguet : Les gens avaient sûrement besoin de jolies petites histoires dans ce marasme, alors que cette pandémie terrifiante déboulait sur l’Italie, la France, le monde. Wuhan, c’était les chauves-souris, le pangolin, le coronavirus, là d’où était parti un tueur invisible qui fauchait de plus en plus de monde. Wuhan, c’était une galerie des frayeurs, des images dures, dont je faisais partie, avec mon masque. Cette petite chatte des rues au regard laser a apporté un peu de grâce, de douceur… L’engouement qu’elle a suscité m’a poussé à lui donner un nom, car on n’arrêtait pas de me le demander sur les réseaux sociaux. Jusqu’alors, on se parlait, elle et moi, mais on ne s’appelait pas… On allait l’un vers l’autre. J’ai fini par la nommer Jeudi, car elle est venue à moi ce jour de la semaine. Et parce qu’à Wuhan, en plein confinement, nous étions tous des Robinson Crusoé dans nos îlots de verre et d’acier.

ZooHey! : Le 8 avril 2020, la fin du blocus de Wuhan est décrétée, au bout de 76 jours… Mais vous choisissez d’y rester. Pour quelles raisons ?

Arnaud Miguet : Gaël a pu rentrer chez lui, à Shanghai, par avion [en présentant un code QR attestant de sa bonne santé]. Mais moi, si je voulais rentrer dans mon lieu de résidence d’alors, Pékin – la capitale, la ville politique –, c’était beaucoup plus compliqué. Il n’y avait pas de vols directs, il aurait fallu subir une nouvelle quarantaine de 14 jours dans un hôtel choisi par les autorités… et puis, à cette époque, toute personne arrivant de Wuhan était considérée comme un paria. C’est la première raison. La deuxième, c’est que même si le travail n’était pas aussi intense et tourbillonnant que les premiers mois, il fallait quand même nourrir les différentes éditions des journaux. Enfin, la troisième raison, c’est qu’il m’a vite paru inconcevable de laisser Jeudi sur le carreau… C’est aussi sûrement pour cela que j’ai eu du mal à partir de Wuhan. Je n’étais plus à un jour près.

Il m’a vite paru inconcevable de laissser Jeudi sur le carreau. C’est aussi sûrement pour cela que j’ai eu du mal à partir de Wuhan. 

ZooHey! : D’autant qu’en avril 2020, vous vous prenez aussi d’affection pour un chien errant…

Arnaud Miguet : Les beaux jours commençaient à arriver. La ville se déconfinait très progressivement. On pouvait par exemple à nouveau manger en terrasse, à l’hôtel. Ce jour-là, des gens de l’hôtel ou de la ville y déjeunaient. Il y avait un petit chien sous leur table. Lorsque les hommes se sont levés, il les a suivis. Je me suis alors dit : « C’est marrant, ce chien qui suit son maître sans qu’on ait à l’appeler ». Sauf que les deux hommes sont montés dans une voiture et sont partis sans le chien… qui est revenu sur la terrasse, avant de s’installer sous ma table. Je suis allé lui chercher à manger, et l’histoire s’est répétée : nous ne nous sommes plus quittés. Il se mettait d’ailleurs à un point stratégique d’où il pouvait voir toutes les sorties de l’hôtel pour ne pas me louper quand j’en franchissais la porte. C’était en avril, je l’ai donc appelé Avril. Désormais, nous étions trois à nous balader le soir : moi, la petite chatte et le petit chien. J’ai commencé à poster des messages sur lui. Ça a fait sourire…


ZooHey! : Se sont-ils bien entendus tous les deux ?

Arnaud Miguet : Au début, ils gardaient leurs distances, mais ils se sont assez vite bien entendus ! Ils mangeaient tous les deux côte à côte. D’ailleurs, le chien adore les croquettes du chat. Jeudi, c’est une vraie princesse, une beauté fatale qui a énormément de caractère : elle n’hésite pas, parfois, à donner un coup de patte gratuit à Avril pour lui intimer de s’éloigner. D’autres fois, en revanche, elle va spontanément frotter son museau à celui du chien… C’est très mignon. Avril, lui, a rapidement repris du poil de la bête. Fini la queue basse, c’est désormais un chien tout foufou, heureux de vivre, très rigolo. Il est vraiment adorable, touchant.

ZooHey! : Que vous ont-ils apporté ?

Arnaud Miguet : J’ai évidemment beaucoup d’affection pour Jeudi et Avril, qui m’ont accompagné tout au long de cet exil wuhanais. Mais je n’étais pas non plus tout seul ! Il y avait Gaël pendant tout le confinement, notre fixeuse chinoise, le personnel de l’hôtel… Et puis on rencontrait des gens, de temps en temps. Nous avions de la chance : notre carte de presse nous permettait de sortir un peu chaque jour pour faire notre travail. De toute façon, nous n’avions pas le temps de nous poser de questions, tant nous avions de pain sur la planche : la nuit, nous nourrissions les différents JT de plateaux, directs, et le jour, nous partions en reportage. Les bienfaits des animaux domestiques sont néanmoins indéniables : ils apportent une présence, de l’affection, du réconfort. Ce n’est pas pour rien s’il y a eu un boom des adoptions en temps de confinement. Gaël et moi sommes des convaincus : il a trois chats. Moi, j’ai un chien, un shiba inu, et j’ai eu la chance de grandir entouré d’animaux.


ZooHey! : Certains moments avec eux vous ont-ils particulièrement marqué ?

Arnaud Miguet : Il y en a plusieurs. Déjà les deux ont souhaité venir en reportage. Jeudi, d’abord, a un jour miaulé de désapprobation lorsque j’ai refusé de l’emmener avec moi. Elle m’avait suivi jusqu’à la voiture du chauffeur – un volontaire –, à qui nous avions donné rendez-vous un peu à l’écart de l’hôtel pour lui éviter d’être repéré, car il n’était pas censé transporter des journalistes. Avril, ensuite, à deux reprises. La première fois, je croyais lui avoir fait comprendre qu’il ne devait pas suivre la voiture et retourner à l’hôtel mais, alors qu’on arrivait sur une bretelle d’autoroute urbaine, je l’ai aperçu : il courait comme un fou derrière nous. J’ai dû le faire monter et l’emmener avec moi. La deuxième fois, on était partis filmer dans un parc interdit aux chiens. Mes interlocuteurs parlant anglais, j’ai laissé Avril à ma fixeuse et interprète… mais il s’est débrouillé pour se débarrasser du collier, déjouer la sécurité, et a débarqué en trombe. Tout ça pour me retrouver. C’était poignant.

Alors qu’on arrivait sur une bretelle d’autoroute urbaine, j’ai aperçu Avril : il courait comme un fou derrière nous. J’ai dû le faire monter et l’emmener avec moi.

ZooHey! : C’est aux côtés d’Avril et Jeudi, à Wuhan, que vous avez fêté vos 50 ans ?

Arnaud Miguet : Et de ma femme ! Pour la petite histoire, la première fois que j’ai mis Avril dans une voiture, c’est quand je suis allé chercher ma femme à la gare. Comme je ne pouvais pas rentrer à Pékin, elle est venue à moi. C’était très courageux de sa part, car on ne savait pas ce qui pouvait advenir. Ce soir-là, j’ai donc permis à Avril de monter dans la voiture. Il n’arrêtait pas de bouger ! On s’est rendus à la gare – immense mais déserte – de Wuhan, et c’est là que ma femme a rencontré ce petit chien, qui n’arrêtait pas de lui sauter dessus, de joie. Nous étions tous les trois dans les bras les uns des autres… Et puis, le 30 mai 2020, j’ai fêté mes 50 ans à Wuhan, alors que je pensais en être parti depuis longtemps. J’étais entouré de ma femme, de mon chien et de mon chat. C’était le bonheur.

Le 30 mai 2020, j’ai fêté mes 50 ans à Wuhan, entouré de ma femme, de mon chien et de mon chat. C’était le bonheur.

ZooHey! : Avant de quitter Wuhan, vous les mettez à l’abri. Pourquoi et comment vous y êtes-vous pris ?

Arnaud Miguet : Il m’était impossible de les prendre immédiatement, vu que je ne pouvais pas rentrer à Pékin. Alors avant de partir pour Shanghai, je les ai mis en sécurité. Je les ai emmenés chez le vétérinaire – qui m’a confirmé qu’ils avaient tous deux moins d’un an – pour les faire vacciner, vérifier que tout allait bien. J’ai fait en sorte qu’ils aient un titre de propriété. Surtout qu’à cette période, il y avait des bruits concernant des ramassages d’animaux errants. J’ai emmené Avril dans un centre de rééducation, car il avait une petite malformation aux pattes. Selon le vétérinaire, il aurait été enfermé dans une cage durant sa croissance. Enfin, je les ai sortis de la rue. J’ai confié Avril à ma fixeuse et Jeudi – alors très enceinte – au cuisinier du restaurant chinois de l’hôtel. Je suis ensuite allé leur acheter de la nourriture, des coussins, des jouets.


ZooHey! : Le 4 juin 2020, après 133 jours sur place, vous quittez enfin Wuhan. Comment avez-vous gardé contact avec vos protégés par la suite ?

Arnaud Miguet : Je reçois très régulièrement de leurs nouvelles par le biais des messageries chinoises. C’est par ce moyen que j’ai appris l’accouchement de Jeudi, le 16 juin 2020. Elle a eu cinq chatons, que des femelles. C’est par là, aussi, que j’ai pu observer le réchauffement des relations entre Avril et les chats de ma fixeuse, qui étaient au départ terrifiés. Maintenant, chats et chien dorment ensemble, et je reçois des photos d’Avril entourant de sa patte la petite chatte. Quand j’appelle, Avril reconnaît ma voix. Il est incroyable, très intelligent, et je ne suis pas le seul à le dire : le véto et le dresseur aussi ! Je suis enfin retourné plusieurs fois à Wuhan et je ne manque pas de leur rendre visite. Mieux, Avril, qui adore la voiture, vient très souvent avec nous en reportage, ce qui a permis à Gaël d’apprendre à le connaître.

ZooHey! : Votre projet, annoncé dans le JT de France 2, était de revenir les chercher. À l’heure de cette interview [fin mars 2021], y êtes-vous parvenu ?

Arnaud Miguet : Pas encore ! Je pense que d’ici deux mois, je pourrai les récupérer. D’ici là, j’aurai enfin emménagé à Shanghai. Je préfère attendre d’être bien installé plutôt que de les rapatrier à Pékin pour ensuite les emmener à Shanghai, d’autant que Shanghai est plus proche de Wuhan. Mon nouvel appartement sera aussi un lieu neutre où mon petit shiba et Avril et Jeudi pourront tranquillement faire connaissance. En attendant, ils sont très heureux là où ils sont. Jeudi est en quelque sorte à la campagne, où elle gambade dans l’herbe fraîche. Avril a élu domicile sur le lit de ma fixeuse. Avril et Jeudi se sont beaucoup attachés à leurs familles d’accueil, et réciproquement. Se pose donc la question de les arracher ou non à leur nouvel environnement, mais je pense que viendra un temps où les uns et les autres ne voudront pas forcément avoir la charge d’un chien ou d’un chat.


ZooHey! : Avril et Jeudi vont devenir des héros littéraires…

Arnaud Miguet : Je parle en effet un peu d’eux dans un livre que je viens de terminer [sorti le 6 mai aux éditions de l’Aube, NDLR]. Si le titre du livre reprend celui de l’article que j’avais publié dans Le 1 « 133 jours à Wuhan avec un chien, un chat et la peur au ventre », et mentionne donc Avril et Jeudi, l’ouvrage n’est pas pour autant centré sur eux, ils ont juste un petit chapitre. Dans ce livre, je reviens sur la tragédie de Wuhan. Pour Gaël et moi, ça a été un moment de reportage absolument fou – c’est assez rare, dans notre métier, de rester aussi longtemps quelque part –, mais qui relève du passé, désormais. Sinon, je mûris un projet de bande dessinée sur la petite chatte Jeudi, qui devrait sortir à l’automne, aux éditions Calmann-Lévy. Ce serait une façon, à travers elle, de rendre hommage aux Wuhanais.

Je mûris un projet de bande dessinée sur la petite chatte Jeudi. Ce serait une façon, à travers elle, de rendre hommage aux Wuhanais.

Arnauld Miguet en quelques dates clés

30 mai 1970 : Naissance à Lisieux (Calvados)

2000-2007 : professeur à la London School of Economics (LSE).

2007 : s’installe en Inde et couvre l’Asie du Sud pour les journaux de France 2 pendant trois ans. Sort en 2013 Le Dictionnaire insolite de l’Inde (éd. Cosmopole).

2016 : devient le correspondant permanent de France Télévisions en Chine.

2020 : entre le 22 janvier et le 4 juin 2020, il couvre les événements à Wuhan (Chine). Sur cette expérience, il a écrit dans l’hebdomadaire Le 1 l’article « 133 jours à Wuhan avec un chien, un chat et la peur au ventre », mais aussi un livre du même titre, paru aux éditions de l’Aube le 6 mai 2021.

À paraître : une bande dessinée sur Jeudi, à l’automne, aux éditions Calmann-Lévy.

L’anecdote

Chacun cherche le chat. Arnauld Miguet a eu les honneurs (entre autres) du « portrait de Der » de Libération daté du 24 mars 2020 (liberation.fr/planete/2020/03/23/augure-des-tenebres_1782771/), sous la plume du journaliste Quentin Girard. Un portrait salué par la grand reporter au quotidien Le Monde Ariane Chemin, qui demande toutefois, sur Twitter : « Mais le chat ? ». Ce à quoi Quentin Girard répond : « Ma mère vient de me dire aussi que si je n’ai pas parlé du chat, j’ai oublié le principal ». « C’est comme oublier de parler de #Milou quand on évoque #Tintin », plaisante le journaliste de France Télévisions David Boéri. Quentin Girard tente une explication : « Je suis allergique, c’est pour ça… » et finit par plier, non sans humour : « À la demande générale, j’ai ajouté une
demi-phrase sur le chat
 »

Propos recueillis par : Pauline Machard
Photos : collection personnelle d’Arnauld Miguet