Glen Zipper

« Adopter Anthony a été la meilleure décision de ma vie »

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roducteur oscarisé, l’Américain Glen Zipper n’a pas toujours travaillé dans l’industrie du film. C’est une rencontre avec un chiot pitbull, Anthony, qui a bouleversé la trajectoire professionnelle de cet ancien procureur. Cette histoire personnelle lui a inspiré la série documentaire « Nos amis les chiens ».

ZooHey! : Vous n’avez pas toujours été producteur… Que faisiez-vous dans votre ancienne vie ?

Glen Zipper : J’étais procureur [dans le New Jersey, NDLR], et c’était un travail désolant. En salle d’audience, j’avais surtout affaire à des toxicomanes ou à des personnes qui, parce qu’elles n’avaient pas eu de chance à la loterie de la vie, avaient tendance à se mettre dans de sales draps. Or malheureusement, le système judiciaire américain est défaillant en matière de correction des inégalités systémiques, de réhabilitation des délinquants. Il peine à donner aux gens les outils pour mener une vie plus heureuse et plus productive. J’avais donc davantage l’impression de faire partie du problème que de la solution. C’était assez déprimant.

 

ZooHey! : C’est suite à une rencontre avec un chiot pitbull, un jour de 2003, que vous allez tourner le dos à votre première carrière…

Glen Zipper : Ce jour-là, mon (ex-)femme s’était inquiétée de voir un chiot en piteux état aux mains d’un groupe d’enfants. Je suis donc allé jeter un œil, et j’ai reconnu l’adorable petit pitbull et les gamins que j’avais croisés quelques semaines plus tôt. Je m’étais arrêté pour leur dire : « Prenez bien soin du chiot », alors que celui-ci avait l’air heureux, en parfaite santé, et que les petits ne faisaient rien de mal. Cette fois, en revanche, Anthony, c’est son nom, semblait malade : il perdait notamment ses poils par touffes. Je me suis mis d’accord avec eux : je leur laissais le chien une dernière nuit, mais revenais le chercher le lendemain pour l’emmener chez le véto et le confier à un foyer qui en prendrait soin. Sauf que dans la nuit, la mère des enfants l’a mis au dépotoir. Après l’avoir cherché en vain, j’ai fini par retrouver sa trace en appelant un refuge, de retour chez moi. Mais ils m’ont prévenu : s’il n’était pas adopté dans les trois jours, il serait euthanasié. Ne pouvant m’y résoudre, je me suis rendu sur place. C’est là que j’ai pris la mesure du problème : le refuge était submergé par un flux incessant d’arrivées, mais il ne pouvait accueillir qu’un nombre limité d’animaux. J’ai alors décidé de leur prêter main forte. Et très rapidement, j’ai quitté mon emploi pour me consacrer au bénévolat.

 

ZooHey! : Du bénévolat dans un refuge à la production de films et séries, il y a un monde. Comment êtes-vous passé de l’un à l’autre ?

Glen Zipper : Cette expérience a été riche en enseignements : j’ai réalisé à quel point sauver des animaux était un défi de taille. Les équipes des refuges sont sous-payées, en sous-effectif, et le travail en lui-même est absolument traumatisant. J’ai moi-même souffert d’épuisement compassionnel, cet état de fatigue physique et mentale dans lequel les gens tombent à cause de la pression constante sur leurs épaules pour sauver ces animaux. Cependant, si ce travail était dur, émotionnellement éprouvant, j’en tirais un sentiment d’accomplissement, de bonheur. J’avais eu raison de prendre le risque de quitter mon poste de procureur. J’étais prêt à en prendre de nouveaux pour accomplir mon rêve de toujours : raconter des histoires. 

Si ce travail était dur, émotionnellement éprouvant, j’en tirais un sentiment d’accomplissement, de bonheur. J’étais prêt à prendre des risques pour accomplir mon rêve de toujours : raconter des histoires.

Anthony, en 2003, à peine recueilli. Il souffrait de démodécie.

ZooHey! : Vous décidez de partir à Hollywood… mais pas tout seul !

Glen Zipper : Entre-temps, j’ai adopté Anthony. Ce n’était pas une évidence au départ : Anthony donnait du fil à retordre au refuge, et ce n’est pas le genre de chien qu’on s’imagine spontanément ramener à la maison. D’autant que je n’avais jamais eu d’animal par le passé. J’ai mis du temps à reconnaître la connexion magique entre nous. En fait, ça s’est passé ainsi : comme j’aidais au refuge, ils avaient gardé Anthony bien plus longtemps que prévu. Mais le temps passant, et alors que personne ne se présentait pour l’adopter, il est vite devenu assez clair que ce serait moi ou personne. Je l’ai donc ramené à la maison, et c’est ainsi qu’a débuté notre périple ensemble.

ZooHey! : Le temps de vous faire une place dans l’industrie du film, vous avez travaillé ailleurs…

Glen Zipper : Je suis parti pour Los Angeles sans avoir aucun contact dans le milieu ni aucune expérience dans le cinéma ou la télévision. Donc, sans surprise, on me claquait la porte au nez. J’ai fini par croiser la route de deux femmes extraordinaires à l’origine d’une organisation caritative – K9 Connection – qui associe des chiens abandonnés et des adolescents à risques. Les ados entraînent les chiens à obéir aux règles de base afin de faciliter leur adoption, et les chiens ouvrent le cœur des ados et les font se sentir en sécurité. J’y ai travaillé trois ans.

ZooHey! : Petit à petit, vous avez gagné vos galons de producteur. En quoi Anthony a-t-il été un bon copilote ?

Glen Zipper : Quitter le droit pour faire carrière dans le cinéma et la télévision, c’était prendre un gros risque. Mais avec Anthony à mes côtés, je me sentais en sécurité. Son énergie était communicative. Est-ce parce qu’il avait conscience d’avoir frôlé la mort ?

En tout cas, tout ce qu’il faisait, c’était avec cœur et avec un enthousiasme débridé. Il m’a montré comment vivre ma vie à sa façon : en partant à la conquête de ses désirs, sans peur, et sans s’en excuser. Il m’a aussi appris à aimer. Avant Anthony, j’étais très renfermé. Mes parents ont divorcé quand j’avais six mois. Mon meilleur ami est mort quand j’avais sept ans. Ma mère a déménagé loin à la même période et je suis donc allé vivre avec mon père et sa nouvelle femme… qui ont aussi divorcé. Par la suite, mon frère est parti pour intégrer une école de médecine, et puis mon père est décédé. J’avais connu beaucoup de pertes, donc mon cœur s’était endurci. Anthony a changé la donne. L’adopter est sans conteste la meilleure décision de ma vie.

Avec Anthony à mes côtés, je me sentais en sécurité. Son énergie était communicative. 

ZooHey! : Certains moments à ses côtés vous ont-ils particulièrement marqué ?

Glen Zipper : Il y en a eu énormément. Mais il y en avait un, quotidien, que j’aimais par-dessus tout : son accueil, quand je rentrais le soir à la maison. J’ai divorcé peu après mon arrivée à Los Angeles, je n’ai pas fondé de famille… Et même si des personnes sont entrées et sorties de ma vie depuis lors, il n’en reste pas moins que je suis surtout resté seul, à me concentrer sur le travail. Savoir que j’allais le retrouver chaque soir me faisait tenir. Son amour était tellement puissant, complet qu’il suffisait à me combler. Lorsque nous avons gagné l’oscar du meilleur film documentaire pour Undefeated [en 2012], toute l’équipe est partie faire la fête… sauf moi. Je suis rentré auprès d’Anthony.

 

ZooHey! : Néanmoins, tout n’a pas été une promenade de santé !

Glen Zipper : Anthony était merveilleux… Mais c’était aussi un fauteur de troubles ! Il détruisait les meubles. Il faisait pipi par terre si on ne laissait pas la porte de derrière ouverte. Si quelqu’un s’aventurait dans la maison, c’était à ses risques et périls, et ce n’est pas ce qu’on souhaite quand il s’agit d’amis ! Et si un autre chien empiétait sur son territoire, ça se terminait en bagarre, car il voulait être le chef. Pour moi, c’était problématique : si je voulais partir en vacances ou en voyage d’affaires, ma seule solution était de le placer dans un chenil. Or l’imaginer enfermé dans une cage, se demandant où j’étais, m’anéantissait. Résultat : je ne suis parti qu’une fois en vacances en 17 ans, à Hawaï… et j’ai été malheureux durant les dix jours du séjour car je m’inquiétais pour lui.

En quoi votre histoire vous a-t-elle inspiré la série documentaire « Nos amis les chiens » ?

Glen Zipper : Mon histoire avec Anthony m’a poussé à soumettre le pitch de la série documentaire « Nos amis les chiens » à Netflix, car j’étais convaincu qu’il y en avait plein de similaires à la nôtre. Et puis s’il existait beaucoup de programmes sur les chiens – essentiellement sur le dressage ou le triste sort des chiens errants –, il n’y en avait pas comme celui que je voulais faire. Je voulais créer un programme qui célèbre notre relation avec les chiens, qui permette au public d’en suivre l’évolution en temps réel, et qui soit très cinématographique. C’est l’un des pitchs les plus faciles que j’aie eu à faire. Netflix a signé immédiatement. Et les meilleurs réalisateurs se sont bousculés pour nous aider à raconter ces histoires [les multiprimés Amy Berg – également coproductrice exécutive –, Roger Ross Williams, Heidi Ewing, Richard Hankin,
T.J. Martin, Daniel Lindsay]. Nous avons même dû en décevoir en raison du nombre limité d’épisodes par saison. Il y aurait donc une liste d’attente si jamais nous étions assez chanceux pour avoir une saison 3, 4, etc.

 

ZooHey! : Il y avait aussi un autre objectif…

Glen Zipper : L’autre objectif était de construire une communauté, une famille, même, autour de la série. Lors de mes activités bénévoles, j’ai vite saisi que culpabiliser les gens ne servait pas la cause des animaux abandonnés. Nous avons en effet tous une aversion pour la souffrance, et cela nous pousse à détourner le regard. J’avais appris qu’il était beaucoup plus efficace d’emmener les chiens dans un environnement convivial, au sein de la communauté, comme les terrasses de cafés, les parcs, les aires de loisirs. Dans ce cadre, les gens étaient bien plus impliqués et enclins à adopter. C’est ce que j’essaye d’appliquer avec « Nos amis les chiens ». Plus le nombre de personnes à rejoindre notre famille sera élevé, plus nous serons à même de faire la différence. Il y a encore beaucoup de travail et j’espère que la saison 2 aidera [elle sort le 7 juillet].

Dans un environnement convivial, les gens sont bien plus impliqués et enclins à adopter.

ZooHey! : La saison 1 de « Nos amis les chiens » est sortie fin 2018. Quels ont été les retours ?

Glen Zipper : Remarquables ! Je n’ai jamais eu de retours aussi passionnés. Je suppose que les quelques personnes qui n’ont pas aimé sont des « gens à chats » et que je devrais leur faire un programme dédié. Amoureux des chats, sachez que je ne vous ai pas oubliés ! [Glen Zipper a depuis annoncé la sortie de la série «Cat Peeps» sur Netflix le 7 juillet] À titre d’anecdote, j’ai remarqué que le nom Zeus avait été donné à beaucoup de huskies [comme le chien de la saison 1, épisode 2]. J’ai aussi pu constater un impact positif : des personnes m’ont dit avoir adopté un chien grâce à la série. L’adoption par T.J. [T.J. Martin, le coréalisateur de l’épisode 5 de la saison 1] d’une chienne au Costa Rica a forcément ma préférence : il a un grand cœur mais on ne s’attend pas à le voir se pâmer devant un chien, or il poste quotidiennement des photos d’elle et la traite comme une reine. Enfin, ce qui est intéressant, c’est que j’ai été officieusement désigné le « Gars à chien », alors que je n’ai aucune compétence particulière en la matière. Mais si c’est ainsi que les gens me voient, je n’ai pas à me plaindre. Être un gars à chien est un honneur !

 

ZooHey! : La santé d’Anthony, 16 ans alors, commençant à décliner, ce succès ne devait pas avoir la même saveur…

Glen Zipper : C’était horrible, la pire année de ma vie. Anthony a vécu environ un an après la première de « Nos amis les chiens ». J’ai fait mon possible pour qu’il tienne le plus longtemps possible. Vers la fin, il pouvait à peine marcher, alors je le mettais dans un chariot et je le promenais dans le quartier pour qu’il puisse être dehors, admirer le paysage et sentir les fleurs. Sur la liste de choses à lui faire faire avant qu’il meure, il n’y avait qu’un point : l’emmener à la plage. Anthony n’aimait pas vraiment l’eau, donc il ne m’était jamais venu à l’esprit de l’y emmener. Mais vers la fin, j’ai réalisé que marcher sur la plage et humer l’air de l’océan était quelque chose qu’il devait expérimenter au moins une fois. J’avais pris son chariot, le pensant incapable de marcher. Mais il a tellement apprécié qu’il a marché tout du long, sans se fatiguer.

 

ZooHey! : Il est décédé en décembre 2019, à 17 ans. Comment avez-vous traversé cette épreuve ?

Glen Zipper : J’ai eu le sentiment – irrationnel – d’avoir échoué, car je n’avais pas su le garder en vie éternellement. Je pense que cela montre à quel point je l’aime. J’aimerais pouvoir dire que sa mort m’a aidé à grandir et que je m’en suis remis, mais je ne suis pas sûr que ce soit vrai. Il me manque terriblement, chaque jour, et je compte sur le fait que nous serons réunis à la fin, même si je ne suis pas une personne très spirituelle. Tous les jours, j’allume une bougie pour lui. Les témoignages d’affection que m’envoient mes abonnés sur les réseaux sociaux et les toasts qu’ils portent à sa mémoire m’aident beaucoup à surmonter cette épreuve.

ZooHey! : Depuis, vous lui avez notamment dédié un livre de science-fiction, Devastation Class (éd. Blink), co‑écrit avec votre ex-compagne, la réalisatrice-scénariste-productrice Elaine Mongeon. C’est important pour vous de lui rendre hommage ?

Glen Zipper : Très important. Je lui dois tout. Exprimer ma gratitude à son égard me semble nécessaire… et puis l’honorer m’aide à entretenir sa mémoire. Elaine et moi sommes sortis ensemble pendant de nombreuses années, elle a donc été en quelque sorte la mère de substitution d’Anthony. Je sais qu’elle partage nombre de mes sentiments et qu’elle a, autant que moi, été inspirée par lui.

 

ZooHey! : Avez-vous repris un chien ?

Glen Zipper : Je n’ai pas de chien à l’heure actuelle. L’une des raisons, c’est que je souhaitais voyager et explorer un peu le monde avant d’en adopter un autre, car c’est une énorme responsabilité. Mais la pandémie a dit : « Pas tout de suite ! ». Cependant, la raison principale, c’est que je ne suis tout simplement pas prêt, même s’il m’arrive de parcourir des sites web présentant des chiens disponibles à l’adoption à Los Angeles et de fantasmer à l’idée d’en prendre un. Je sais que c’est idiot, mais pour moi, ce serait trahir Anthony d’aimer un autre chien si peu de temps après son décès. Et puis il est entré dans ma vie par un tel coup du destin que j’attends en quelque sorte que la même chose advienne à nouveau. Si un chien dans le besoin croisait mon chemin par un heureux hasard, je suis sûr qu’il ou elle ferait immédiatement partie de ma vie.

J’aimerais pouvoir dire que sa mort m’a aidé à grandir et que je m’en suis remis, mais je ne suis pas sûr que ce soit vrai.

« Nos amis les chiens »

La série Netflix, coproduite par Disarming Films et Zipper Bros Films, explore les liens émotionnels entre les chiens et leurs maîtres. La saison 1 compte six épisodes. On y suit notamment Corrine, une jeune Américaine épileptique, qui reprend espoir grâce à Rory, un chien d’assistance formé à reconnaître ses crises ; Ayham, un réfugié syrien en Allemagne, qui demande l’aide d’un ami pour faire sortir clandestinement son husky, Zeus, de Damas, déchirée par la guerre ; ou encore Alessandro, le pêcheur italien qui, alors que l’avenir de son gagne-pain est incertain, est réconforté par la présence de son fidèle labrador, Ice… 

Ses autres projets sur les animaux

Glen Zipper coproduit avec la Team Downey – la société de production fondée par Robert Downey Jr. et Susan Downey – la série en quatre parties The Bond, pour Discovery Channel. Celle-ci explorera les liens profonds entre les hommes et les animaux sauvages. Mais attention, rien à voir avec les animaux non domestiques que les gens prennent comme animaux de compagnie – ce qui est « horrible et triste », précise-t-il. Là, il s’agit plus d’évoquer les interactions « nécessaires au bien-être [et à la] survie » de ces animaux, avec en ligne de mire l’espoir d’une réhabilitation.

Il aimerait aussi « aller au-delà des documentaires et raconter des histoires d’animaux dans un format scénarisé ».

Le producteur rêve enfin de « faire un film sur les chiens du président Biden et de la première dame », Major (premier chien issu d’un refuge à s’installer à la Maison-Blanche) et Champ. « President Biden, si vous lisez ceci, appelez-moi, s’il vous plaît ! Ou président Macron, dites au président Biden de m’appeler ! Je ne plaisante pas ! »

Glen Zipper est aussi à l’origine de documentaires non animaliers : Foo Fighters: Back and Forth, The Panama Papers, What’s My Name : Muhammad Ali, Le Dernier Vol de la navette Challenger, Zappa, etc.

Propos recueillis par : Pauline Machard
Photos : collection personnelle Glen Zipper/Netflix