« L’animal est le fil conducteur d’une vie »

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Entretien avec Émilie Barutello, une psychologue notamment spécialisée dans le vieillissement, qui a pu travailler avec un collègue chien en maison de retraite.

Zoohey : Pourquoi, dans votre travail, vous êtes-vous intéressée aux rapports homme-animaux ?

Emilie Barutello : J’ai travaillé pendant cinq ans à l’hôpital dans différents services spécialisés dans l’accompagnement de la personne âgée, puis en EHPAD. Dans ce contexte, j’ai pu mesurer à plusieurs occasions à quel point une séparation avec un animal pouvait être brutale et douloureuse. Par exemple, lorsque je faisais les visites de préadmission pour entrer en maison de retraite, certaines personnes préféraient rester chez elles, quitte à se mettre en danger, plutôt que de se séparer de leur animal… Cela a été une vraie prise de conscience.

Z. Comment êtes-vous par la suite devenue praticienne en médiation animale ?

E.B : J’ai eu la chance à un moment donné de travailler avec un directeur d’EHPAD sensible à cette question du rapport entre l’humain, et plus particulièrement la personne âgée, et l’animal. Ce directeur était désireux de proposer à ses résidents une solution leur permettant de garder un contact, non pas chacun avec leur animal, car cela serait trop difficile à gérer pour le personnel, mais avec un animal identifié à l’établissement. Nous avons ainsi mis en place un programme de médiation animale avec l’association Handi’chiens, et j’ai pu travailler avec un chien formidable nommé Ialou.

Z : Que faisiez-vous avec Ialou ?

E.B : On travaillait sur plusieurs actions.  La première était de faciliter l’arrivée ou la préadmission de la personne âgée et de sa famille en institution. Une psychologue qui attend devant la porte, même si elle est souriante et de bonne humeur, ne produit pas le même effet qu’un animal, capable de donner aux nouveaux arrivants un côté plus chaleureux, plus familial à l’établissement et au personnel. Le travail portait aussi sur la vie quotidienne. La présence du chien permettait notamment d’apporter des repères spatio-temporels aux personnes âgées. Par exemple, je me montrais avec Ialou au moment des repas, pour que chacun sache que lorsque nous arrivions ensemble, l’heure de manger approchait. 

“On ne peut pas caresser le derrière de l’oreille de l’aide-soignante ! “

Z : Vous travailliez aussi sur l’accompagnement de fin de vie :

E.B : Oui, notre chien avait été spécialement formé à cet égard. C’est très important de repérer si l’animal est à l’aise ou pas, de voir si oui ou non il est dans l’échange, car c’est une question de chimie. Dans ces séances d’accompagnement de fin de vie, Ialou était mon fidèle compagnon. Il était également un soutien pour les familles. Parfois les personnes mourantes se plaignaient du froid, même avec plusieurs couches de couvertures sur elles. Dans ces moments-là, seul le chien était capable de leur apporter une forme de chaleur bienfaisante, en s’installant à côté du lit pour poser sa tête ou sa pâte, ce qui produisait alors un réconfort étonnant.

Z : Un chien peut parfois apporter plus de réconfort qu’un humain ?

E.B : L’animal est authentique et permet un contact physique que l’on ne s’autorise pas avec l’être humain. On ne peut pas caresser le derrière de l’oreille de l’aide-soignante !

Z : Est-ce que ce côté tactile renforce aussi, de manière générale, le lien entre une personne âgée et son animal ?

E.B : Oui, cela participe grandement à l’installation du lien. On sait que le toucher est un vrai sens qui permet de sécréter des hormones de bien-être. Et le toucher devient encore plus important en vieillissant, alors que les autres sens commencent à décliner : on voit moins bien, on entend moins bien les conversations et l’on peut se trouver en retrait …. 

Z. Est-ce qu’à travers vos expériences vous pourriez parler d’un lien particulier unissant les personnes âgées aux animaux de compagnie ?

E.B : Quel que soit l’âge, on peut parler de vraie relation entre l’homme et l’animal de compagnie, en termes d’intensité affective et émotionnelle, d’échanges et de réciprocité des émotions. Mais la place de l’animal auprès d’une personne âgée, qu’elle soit à la maison ou en institution, est encore plus puissante que la relation qu’on peut avoir avec un animal quand on est occupé par notre activité professionnelle et/ou par notre vie de famille. Avec l’âge se créent des enjeux complètement différents apportant de la profondeur et de la puissance à cette relation homme-animal.

” L’animal est un moyen de voyager dans le temps et de conserver ce que l’on perd. “

Z. Comment est-ce que cela ça s’explique ?

E.M : Comme une personne âgée a plus de temps, l’animal prend une place à part entière à tout moment de la journée. Et puis l’animal devient un moteur de relation. Il participe à créer du lien, à entretenir la vie quotidienne. Il faut sortir son animal, assurer son suivi médical, donc aller voir le vétérinaire… Cela oblige à assumer des responsabilités.

Z : L’animal de compagnie peut-il aussi être un lien rattachant une personne à son passé ?

E.B : Oui, l’animal est bien souvent le prolongement d’une histoire de vie, un fil conducteur par rapport à un souvenir, un moment, une période, une étape, ou par rapport à des personnes avec qui on a vécu. Il suffit de voir l’état dans lequel certaines personnes se trouvent quand elles parlent, bien des années plus tard, de la disparition d’un animal : tout le contexte est là. On se souvient de l’environnement, des lieux de promenade, du nom du vétérinaire … C’est un moyen de voyager dans le temps et de conserver ce que l’on perd.

Z. Et l’animal, trouve-t-il son compte auprès d’une personnes âgée ?

E.M : Il faut que l’adoption d’un animal, lorsqu’une personne commence à prendre de l’âge, soit bien réfléchie. Très clairement si une personne vieillissante adopte un berger des Pyrénées, un husky ou un malamute, je ne pense pas que l’animal pourra y trouver son compte, à moins que la personne en question soit encore très active pour pouvoir répondre aux besoins physiologiques du chien. En revanche, en termes de temps, de disponibilité, d’interaction, que ce soit pour un chat ou un chien, la vie offerte à l’animal est complètement différente que celle que pourrait lui proposer une personne active, passant huit heures par jour au travail et laissant l’animal seul.

“on sait qu’il ne va pas revenir le dimanche ou pendant les fêtes”

Z. Le fait de devoir se séparer de son animal peut-il créer un traumatisme ?

E.B : Oui, parce que généralement les personnes, même si elles ont conscience de leur perte d’autonomie, vont reculer le plus possible le moment de la séparation avec leur animal. Bien souvent, il est considéré comme un membre de la famille à part entière. Sauf que lorsque l’on se sépare de son animal, on sait qu’il ne va pas revenir le dimanche ou pendant les fêtes. Il y a de grandes chances pour qu’on ne le voit plus. Mais à force de retarder le moment de la séparation, la situation finit par devenir urgente, et la coupure est d’autant plus violente.

Z. Est-ce que cette séparation nécessiterait un accompagnement ?

E.B : Ah oui ! Mais rares sont les personnes âgées qui vont consulter un psychologue pour répondre à cette problématique. Par contre, une fois en institution ou en hôpital, on sait que si ce genre de traumatisme a eu lieu, on peut en faire un axe de travail dans le cadre d’un suivi psychothérapeutique. Il faut gérer la culpabilité, le manque, et respecter des phases de deuil pour accepter le fait que l’animal n’est plus là.

Z : Quelles expériences, particulièrement marquantes, avez-vous pu vivre concernant le rapport entre une personne âgée et un animal ?

E.B : Je me souviens de l’histoire dame de 82 ans, que j’ai connue à l’hôpital. Elle était atteinte d’un cancer qui évoluait depuis plusieurs années. Alors que l’on savait qu’elle allait mourir, on avait réuni toute sa famille pour qu’elle puisse passer du temps avec chacun d’eux. Ils étaient venus des quatre coins de la France. Mais après avoir vu tous ses proches, elle semblait résister à la mort, elle ne voulait pas partir. Avec l’équipe soignante, nous nous sommes souvenus que cette dame nous parlait régulièrement de son chat, la Minette, adoptée avant de tomber malade et dont elle avait dû se séparer en entrant à l’hôpital. Nous sommes donc allés voir avec ses enfants et petits-enfants si quelqu’un pouvait ramener le félin. Finalement un petit-fils s’est décidé. Il est arrivé à l’hôpital avec la Minette et l’a installée auprès de sa grand-mère. Le lendemain matin, quand on est intervenu pour les soins, on a retrouvé la dame morte. Est-ce que son départ était lié ou pas à la présence du chat ? On ne peut pas savoir. Mais toute l’équipe a pu observer qu’après avoir résisté plusieurs jours, cette dame s’est laissée partir après avoir pu passer un peu de temps avec son chat. Ce sont peut-être nos projections. Mais elles ont été assez puissantes pour que nous ayons tous la larme à l’œil. Ça a marqué l’équipe, et la famille, qui avait peut-être minimisé l’impact de la Minette. Nous avons su par la suite que le chat était mort trois semaines après sa maîtresse.

Le site d’Emilie Barutello, c’est par ici : http://barutello.fr/

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