Quand les animaux nous apprennent à vivre

Le travail de Jean-François Spricigo est mû par l’indicible : la vérité des êtres et la beauté du vivant. C’est cependant autour de quelques mots que l’artiste a accepté de partager ce que la nature lui enseigne.


Jean-François Spricigo s’exprime à travers différents supports, la photographie, la vidéo, l’écriture et la scène. Dans cette œuvre multiforme, les animaux tiennent une place importante. Ils sont en fait essentiels à la vie de l’artiste. À travers eux, et la nature toute entière, il a trouvé de l’apaisement et une forme de sagesse. Pour Zoohey, il partage son expérience et livre ce que sa sensibilité et son écoute du vivant lui ont appris.

Jean-François Spricigo


Empathie
« J’ai eu le privilège d’avoir une grand-mère qui m’a appris la non-hiérarchie entre la gentillesse et l’attention que l’on peut apporter aux humains, et celles que l’on peut porter à un arbre ou un animal. Elle ne m’a pas formulé tout cela, car on parlait peu dans ma famille, mais elle l’exprimait par l’évidence de ses actions. Son comportement manifestait une infinie empathie envers toutes les composantes de son environnement, du calme et beaucoup d’amour. À ses côtés, je me sentais spontanément bien, intégré. »

Jean-François Spricigo


Apaisement
« Jeune, je nourrissais une vive colère envers les humains. Je ne comprenais pas comment nous étions capables de tant d’injustices envers les animaux, mais aussi envers nos semblables. Je nous trouvais d’une cruauté folle. Un chien a apaisé ma rage. Il s’appelait Hiko, il m’a notamment enseigné ceci : je ne peux pas aimer les animaux sans me réconcilier d’abord avec ma propre espèce. Déterminer que les animaux sont mieux, c’est à dire plus légitime à mener leur existence, que les humains est une folie, tout à fait identique à la pensée inverse. »

Jean-François Spricigo


Sagesse
« Pour moi, la totale et absolue pugnacité des animaux à vivre, quelles que soient les conditions de misère dans lesquelles ils peuvent se retrouver – ou dans lesquelles le plus souvent nous les mettons – est une grande leçon. Tout comme leur étrange tranquillité au moment de mourir. La plupart du temps les humains négligent toute gratitude d’être en vie, puis quand vient le moment de mourir ils n’ont plus que des regrets. Les animaux n’ont pas le luxe psychologique de nos sociétés aisées qui consiste à trouver injustes les difficultés de la vie tout en désignant des coupables extérieurs à soi. Eux ont à faire face, constamment. Ils sont dans l’immédiateté. Ils entretiennent en cela le même rapport au présent qui fait la valeur des grands sages. »

Jean-François Spricigo


Amour
« À mon sens, la lucidité – qui dépend de notre disponibilité aux instincts – est avant tout liée à l’amour inconditionnel envers la vie elle-même. Selon moi, la nature sauvage exprime cet amour à chaque instant. J’y vois la plus belle expression de la confiance et de l’incarnation. Bien sûr, il est toujours délicat de plaquer sur des animaux des terminologies émotives correspondant à des comportements humains. Malgré tout, s’il fallait en mettre une, ce serait pour moi l’amour, et tant pis si ça fâche les grincheux anthropocentrés. »

Jean-François Spricigo

Vérité et beauté
« Plus je vieillis, et plus je suis bouleversé par la beauté de la nature en général. Les fleurs sont d’une insolence extraordinaire. Elles peuvent se trouver dans des endroits improbables où il n’y a personne pour les regarder, et pourtant elles sont là, sublimes, sans rien attendre. Elles ne réclament rien, ne revendiquent rien. C’est une forme de vérité. Pour moi, vérité et beauté sont liées. Il ne s’agit pas d’une beauté cosmétique, comme la couleur de vos chaussures, mais d’une beauté de la transcendance. Les animaux l’expriment merveilleusement, toujours dans le « jeu », sans s’encombrer du « je ». Ils ne sont pas traversés par l’ego, cela donne une forme d’immédiateté dans la relation aux émotions. Croisez n’importe quel chat et je vous défie d’en trouver un laid. Ça n’existe pas, ou alors il s’agit de vos propres projections. »

Jean-François Spricigo


Spiritualité
« J’ai rencontré la spiritualité par les animaux, par le calme qu’ils m’ont inspiré. C’est une foi, non dogmatique, qui ne s’inscrit dans aucune institution religieuse. À travers les animaux, j’ai surtout réalisé combien cette question de la spiritualité, essentielle et intime, puise sa source dans la pleine présence, elle s’épanouit dans l’informulé. Plus on essaie de l’intellectualiser et plus on s’en éloigne. Peut-être est-il possible de s’en approcher quand soudain il nous arrive d’être frappés par la grâce de la poésie ou quand enfin nous sommes à l’écoute du vivant sans plus avoir besoin de le nommer. »

Jean-François Spricigo


Énergie
« J’ai une affection sans fin pour les animaux dits ordinaires. Les ânes me bouleversent énormément. Je les ai beaucoup photographiés, ainsi que les vaches et les moutons. J’ai eu besoin d’aller voir ce qu’étaient ces animaux que l’on caricature pour mieux vendre leur viande, et que l’on rend imbéciles pour justifier le fait de les bouffer. Tous ces animaux m’insufflent une énergie vitale, une évidence d’être au monde, quand bien même ils sont privés de la leur. »

Jean-François Spricigo


Altérité
« Ce qui m’émerveille ce n’est pas la forme que la vie choisit de prendre, mais la vie dans la forme. Comme beaucoup, plus jeune, j’avais très peur des araignées. En y regardant de plus près, j’ai réalisé que cette peur était conditionnée par un imaginaire collectif dans lequel se mêlent bêtise et tradition. En observant avec soin les araignées, on s’aperçoit que cet animal a quelque chose de merveilleux. Par exemple en à peine une nuit l’araignée peut bâtir une cathédrale. En outre quand on comprend conscience de son importance dans un écosystème, on ne peut qu’avoir du respect à son égard. Depuis, et de plus en plus, j’apprends à regarder plus sereinement le réel sans être influencé par un quelconque imaginaire névrosé qui détermine comme « nuisible » tout ce qui dépasse son intérêt immédiat. Emerson disait qu’on désigne une plante comme une mauvaise herbe tant qu’on ne lui a pas trouvé un usage… »

Jean-François Spricigo


Optimisme
« Quand on dit qu’il faut sauver la planète, à vrai dire il est avant tout question de préserver les capacités de la planète à nous héberger. Fondamentalement la planète nous survivra sans aucun problème. Cependant, je suis optimiste pour l’avenir de l’humanité dans la
mesure où elle n’a plus le choix. J’ai quarante ans. Ma génération et nos aînés ont vraiment abusé, sous la bannière de la liberté et de la modernité d’après-guerre, notre comportement a été finalement pour le moins liberticide. Néanmoins, il me semble que la génération suivante est moins dupe des mirages consuméristes. La lucidité a enfin déchiré le voile du
mensonge économique qui consiste à faire croire que l’on peut spéculer sans cesse sur une croissance infinie avec des ressources qui ne le sont clairement pas. Il y a un vrai éveil de conscience de la part de cette nouvelle génération. Elle se rend compte que son absence de choix est en soi son salut et prend les choses plutôt bien, au sens où elle prend des initiatives. En confiance, la vie nous aime.
»


Mini Bio :

Jean-François Spricigo par Sheryl Hoo

Jean-François Spricigo est photographe, vidéaste, écrivain et metteur en scène. Il est né le 3 février 1979 à Tournai, en Belgique. En 2004 il montre pour la première fois au grand public son travail photographique à la scène nationale du Parvis à Tarbes, le temps d’une exposition intitulée « ici hier ». Puis il multiplie les projets. Ses œuvres reçoivent plusieurs prix, dont celui de la Photographie de l’Académie des Beaux-Arts en 2008 pour « anima », une série d’une soixantaine de photographies en noir et blanc, consacrée à la nature et aux animaux. Jean-François Spricigo a également réalisé des clips vidéo pour les artistes Albin de la Simone, Jean-Louis Murat et Dominique A. Sa dernière création – une performance scénique avec Anna Mouglalis – a été présentée au Centquatre-Paris sous le titre : « à l’infini nous rassembler ». Jean-François Spricigo est dorénavant représenté en France par la galerie Camera Obscura. Sur son site, on peut suivre son travail et se tenir informé de son actualité.

La petite histoire :

Le logo choisi par Jean-François Spricigo est un ours blanc. Pourquoi ? Parce qu’« il n’est pas impossible qu’avant que je ne meure, l’ours blanc ait disparu de la terre, et ce pour la raison la plus folle qui soit : le sol s’efface sous lui. Tant de choses me touchent chez l’ours blanc. C’est un animal imposant, avec de grosses pattes et une grosse truffe, et pourtant, il peut aussi être d’une délicatesse infinie. Il suffit de voir à l’œuvre une maman ours avec ses oursons pour s’en convaincre. J’aime l’ours blanc représenté sur mon site pour son air circonspect, comme s’il se
demandait le sens de tout ce bazar dans le monde, cependant il maintient les yeux ouverts pour y faire face. Je m’y reconnais assez bien. »

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