Une vie de musher

© Chris Gibbs photography

Chris Gibbs est un photographe anglais. Après avoir travaillé quelques années pour la Royal Air Force il part s’installer aux États-Unis en tant que photographe indépendant. Avec sa femme, il décide de vivre en Alaska. C’est dans ce Grand-Nord américain qu’il fait la rencontre d’Allen Lau, alors employé dans une quincaillerie et passionné de chiens.
L’homme rêve d’une autre vie. Celle de musher. Pour lui l’accomplissement serait de participer à l’Iditarod, la mythique course de chien de traineau organisée tous les ans en Alaska. Mais ce rêve serait-il inaccessible ? Entre l’imaginaire qui entoure la vie du musher, libre aventurier des grands espaces, et la réalité, l’écart est parfois amer. C’est en filigrane ce que nous montrent les photos de Chris Gibbs qui a documenté le quotidien d’Allen. Ces clichés en noir et blanc font ressortir toute la rudesse et le dépouillement de la vie d’un musher, mais aussi tout le dévouement et la tendresse qu’un homme peut donner à ses chiens.

Zoohey : Comment avez-vous connu Allen et qu’est-ce qui vous a donné envie de prendre ces photos de lui et de ses chiens ?
Chris Gibbs : J’ai rencontré Allen à la fin des années 1990. Il travaillait à Eagle River à Anchorage*, pour la quincaillerie du coin où j’allais faire le plein de mon van Volkswagen. Allen était toujours aux petits soins pour notre chien Mac, un malamute d’Alaska, et Mac se réjouissait toujours d’aller rendre visite à Allen au magasin. J’ai perdu Allen de vue lorsqu’il a déménagé à Palmer (Alaska). Puis en 2010, nos chemins se sont une nouvelle fois croisés.
J’étais installé avec un ami en terrasse d’un café à Wasilla (toujours en Alaska), quand Allen a débarqué et lancé un « Hey, Mac ! » à mon chien. Pour être honnête, je ne me rappelais plus d’où je connaissais cet homme. Il avait changé, paraissait bien plus âgé et il portait cette longue barbe. J’ai payé un café à Allen, et alors qu’on discutait, il m’a demandé si je voulais
faire un documentaire photos sur lui et ses chiens. J’ai dit oui.

© Chris Gibbs Photography

Z : Quand est-ce que ces photos ont été prises ?
C.G : On a commencé à prendre des photos à Palmer en 2010 et ça n’a pas cessé depuis. Encore aujourd’hui, et même si Allen vit maintenant à Petersville, loin de là où j’habite, on n’a pas prévu de s’arrêter.

Z : Pourquoi avoir choisi le noir et blanc pour réaliser ces photos ?
C.G : Je suis un photographe du noir et blanc, j’adore ça, j’ai été élevé dans cette esthétique. Et à mon avis, le noir et blanc est parfaitement adapté au travail documentaire.

Z : Dans vos photos, il y a une opposition entre la douceur des chiens et la rugosité de la peau d’Allen. Est-ce que vous vouliez faire ressortir ce contraste ?
C.G : Oui. Le quotidien d’Allen est dur, rude. Sa vie est ponctuée de drames, de conflits et il est difficile d’entretenir une relation avec lui. Mais Allen aime ses chiens, plus que n’importe quel être humain.

“Le quotidien d’Allen est dur (…) il est difficile d’entretenir une relation avec lui. Mais Allen aime ses chiens, plus que n’importe quel être humain.”


Z : D’après vous, qu’est-ce qui a poussé Allen à devenir muscher ?
C.G : Je pense qu’Allen est tombé dans le mushing par hasard. Il avait un mâle imposant, un croisé labrador nommé Quigley, et un jour une petite femelle blanche, un chien de traineau, a atterrit devant sa porte. Il l’a recueillie et appelée Alaska. Elle et « Q » ont eu leur première portée de chiots. A partir de ce moment, Allen s’est mis en tête de devenir musher et de courir un jour l’Iditarod.

Z : Dites-nous-en un peu plus sur les chiens d’Allen ?
C.G : Indéniablement, Allen adore ses chiens qui le suivent dans ses moindres faits et gestes. La dernière fois que je l’ai vu il en avait une vingtaine. Allen les appelle les « Alaska Quigly’s » en référence à ses deux premiers compagnons de Palmer. En réalité, ce sont des croisés de chiens de traineau que l’on appelle ici des « Huskies d’Alaska ». Ce sont des animaux gentils et très intelligents.

Z : Est-ce que vous avez vécu des moments difficiles à ses côtés ?
C.G : C’est difficile de vivre avec des gens tels qu’Allen. Chez lui et ceux dont il s’entoure, tout à tendance à virer au drame. Parfois cette ambiance déteint sur vous, sans le vouloir.
Et puis il y a les problèmes d’argent. Ils sont fauchés, ce qui ne les empêche pas de tous boire et fumer. On leur a appris à devenir des profiteurs et ils ont donc tendance à abuser les uns des autres, même si c’est à mon avis souvent inutile. Je me suis fixé comme règle de ne pas leur prêter d’argent, mais il m’arrive de leur offrir des choses si je pense qu’elles peuvent leur être utiles.

Z : Est-ce que vous avez des nouvelles d’Allen ? Savez-vous s’il a réussi à participer à l’Iditarod ?
C.G : Ça fait environ un an que je n’ai pas vu Allen. Il vit maintenant à Petersville en Alaska. C’est à une heure et demi de route de chez moi et il faut compter une heure supplémentaire de randonnée sur un terrain marécageux pour arriver à sa cabane. Autant que je sache, il n’a participé à aucune course dernièrement. Le ticket d’entrée à l’Iditarod est très cher. C’est peut-être au-dessus de ses moyens en ce moment. En attendant, Allen fait toujours courir ses chiens à travers les marais. Ils lui permettent de transporter quotidiennement des marchandises, surtout d’apporter des provisions à la cabane.

“En attendant, Allen fait toujours courir ses chiens à travers les marais. Ils lui permettent de transporter quotidiennement des marchandises, surtout d’apporter des provisions à la cabane.”


Z : Si vous ne deviez retenir qu’une image de cette série, ce serait laquelle ?
C.G : Probablement celle d’Allen tenant un chiot, que l’on peut voir sur mon site web. Mais il y en a tellement que j’aime.

© Chris Gibbs Photography

Z : Est-ce que vous avez d’autres projets photos avec des animaux ?
C.G : Pas pour le moment, mais il y a quelques mushers de l’Idatarod auxquels je m’intéresse et que j’aimerais rencontrer un jour.

Z : Est-ce que vous vivez toujours en Alaska ?
C.G : Oui, nous sommes de retour à Eagle River. Je vais toujours faire mes courses à la quincaillerie où j’ai rencontré Allen pour la première fois. Le vieux van Volkswagen nous a quitté, tout comme Mac, notre vieux malamute d’Alaska qu’Allen adorait.

*Anchorage est la plus importante ville d’Alaska située au sud de l’État.

Retrouvez toutes les photos du reportage de Chris sur son site :
chrisgibbs.com

Vous pourriez aussi aimer